Tahiti soleil

17 oct Tahiti et l’enfer du paradis

Il y a quelques années, j’ai eu la chance de partir 6 mois à Tahiti pour un stage au service marketing d’une société de gestion d’hôtels de luxe. 18 000 km à parcourir en avion, 12 heures de décalage horaire à digérer, et le paradis allait s’offrir à moi. La société m’avait trouvé un hébergement à Papeete, un peu cher à mon goût mais ça ferait l’affaire le temps de trouver autre chose dans mon budget.

C’était début mai, il faisait beau à Paris et je disais au revoir à ma famille et mes amis avant de prendre mon vol pour Los Angeles, puis Papeete. J’avais mon maillot de bain, mon paréo, mes tongs, ma crème solaire et des chaussures de marche, prête à profiter des plages de sable blanc et des paysages volcaniques.

tahiti ou l'enfer du paradis

Photo de vgm8383 sous licence creative commons

L’accueil à la polynésienne

Après 24 heures de vol tout confort sur Air Tahiti Nui (mais long, trop long), j’arrive de nuit dans la capitale tahitienne. À la sortie de l’avion, petit choc thermique ! La climatisation laisse place à une chaleur étouffante, humide. J’ai l’impression d’avoir du mal à respirer. Les grands ventilateurs de l’aéroport tournent à l’unisson, j’étouffe. Je suis fatiguée et excitée, j’ai hâte de voir ce qui se cache derrière ces murs. Pas de vahinés, pas de colliers de fleurs, seul le propriétaire de mon logement m’attend après le passage des formalités. C’est un Popa’a, c’est ainsi que les polynésiens appellent les étrangers, y compris les métropolitains.

Je n’aime pas trop arriver de nuit dans une destination inconnue. On ne peut qu’imaginer ce qui nous entoure. C’est étrange et déroutant. Se dire qu’on vient de faire 24h de vol et qu’il va falloir attendre le lendemain matin pour découvrir le paradis, c’est plutôt rageant ! Je suis à l’affut de tout ce qui m’entoure. J’aperçois de jolies villas résidentielles arborées de palmiers et de cocotiers. Puis la voiture quitte la route principale et s’engage dans une petite rue étroite, qui semble clairement nous éloigner du bord de mer. C’est une route de montagne, et les virages en épingle de succèdent. Je commence à déchanter… moi qui n’aie pas de véhicule, ça sent la galère à plein nez, mais on verra ça demain (et pour la villa au bord du lagon, on repassera). Finalement, je m’installe dans un joli bungalow avec piscine, probablement loin de tout. La nuit est agitée et courte.

Le lendemain matin, en sortant de mon bungalow, je découvre un paysage fabuleux : certes, je suis isolée dans la montagne, et pas qu’un peu, mais au loin tout en bas, le lagon joue de ses dégradés avec l’océan et un ciel sans nuages. Tous ces tons de vert et ce bleu ne m’ont jamais parus aussi vifs qu’ici. Je dois trouver une solution pour rejoindre Papeete et mon nouveau travail, le tout sans véhicule. Papeete est à une dizaine de kilomètres. Après exploration de mon environnement, je toc à quelques portes. Mes rares voisins sont tous des Popa’a, et un couple accepte gentiment de m’amener à Papeete lorsqu’ils iront au travail, le lendemain matin.

voyage à papeete

Photo d’Éole sous licence Creative Commons

Papeete est une ville somme toute ordinaire. Il y a quelques immeubles, des grandes surfaces où tout est horriblement cher (environ 3 fois les prix de la métropole), des boutiques, un port, et un très joli marché. Rien de bien féérique en tous cas. Je découvre mes nouveaux collègues pour les six prochains mois. Mon directeur de stage m’annonce qu’il avait oublié mon arrivée et que du coup je n’ai pas d’ordinateur pour le moment. Mais un bureau est libre, je peux m’y installer (merci 1 000 fois). Et merde, je viens de me taper 24 heures de vols pour bosser avec des gens qui ont oublié mon existence. Ça promet. Je suis entourée très majoritairement de Popa’a, comme c’est le cas dans la majorité des postes à responsabilité à Tahiti. Se sont donc des métropolitains, mais j’ai l’impression d’être une étrangère, une extra-terrestre. On me demande de commencer à trier des articles en lien avec les hôtels gérés par la société : trois immenses piles de magazines accumulées pendant les 5 dernières années. C’est vrai, pas besoin d’ordinateur pour ça…

Arrive l’heure de la pause déjeuner, mes collègues se lèvent et discutent entre deux. Puis l’une d’elle vient vers moi et me dit : « nous allons déjeuner, si tu veux manger quelque chose il y a un vendeur de panini en bas ». Et c’est tout, ils sont partis, comme ça. 24 heures d’un vol qui m’a couté un bras et ils ne me proposent même pas de manger avec eux. Voilà, c’est la première et heureusement unique fois de ma vie, où j’ai coché les cases de mon calendrier par demi-journées tellement j’étais pressée de voir le temps s’écouler.

Tahiti sans domicile fixe

Il a fallu déménager rapidement, car impossible de continuer à faire du stop et à toquer chez une âme charitable chaque matin. Une semaine après mon arrivée, j’emménageais dans une colocation au centre de Papeete. L’environnement était nettement moins agréable, mais au moins je pouvais aller bosser à pied et le loyer était beaucoup moins élevé. Mon colocataire est un Popa’a bien sûr, il a l’air plutôt sympa même si il arbore toujours une chemise hawaïenne qui sonne clairement la grosse faute de goût. Il me fait découvrir quelques adresses incontournables et surtout il me fait profiter le weekend du bateau d’un de ses amis. Quinze jours après mon arrivée, je goûte enfin aux délices de la nage dans le lagon, face à l’île de Moorea. C’est vrai : c’est beau, c’est magique.

Lagon tahiti polynésie

Photo de Marc Caraveo sous licence Creative Commons

Puis au fil des semaines, l’ambiance se dégrade à l’appartement. Mon gentil coloc devient clairement aigri lorsqu’il comprend qu’il ne m’intéresse pas et que non, y’a pas moyen de moyenner. Lorsque j’allume la télévision il change de chaîne. Il se fait à manger tout seul. Quand je lui demande s’il a un plan sympa pour le weekend il me dit qu’il ne travaille pas au Club Med. Chacun sa vie, et surtout on ne se parle pas. Puis il devient même odieux, intolérant, colérique. Alors je me lance à nouveau dans la recherche d’une location. Je trouve une colocation à plusieurs kilomètres de mon travail, c’est provisoire en l’absence d’un colocataire pendant 3 semaines. Je me détends, l’ambiance est tellement plus douce. Maison avec jardin, repas en commun, je respire enfin.

Au bout de trois semaines, une de mes connasses de collègues me propose de garder sa maison pendant son mois d’absence en métropole. Une attention qui paraît bien sympathique, mais dont l’objectif est tout simplement d’éviter de retrouver sa maison saccagée et vidée par des cambrioleurs, chose très courante surtout pendant l’été lorsque les Popa’a ont l’habitude de rentrer en métropole.

L’illusion de la carte postale

Après avoir gardé cette maison quelques semaines, il a à nouveau fallu déménager. Heureusement, j’ai trouvé une autre villa à garder pendant les vacances des propriétaires. Quinze jours de rabe. Point positif, il s’agissait de belles maisons dans un quartier résidentiel intégralement habité par des Popa’a, rares sont les tahitiens qui peuvent se payer le luxe d’une belle maison avec piscine, proche du lagon. Mon petit luxe à moi à défaut de vivre la même aventure que ces riches touristes de passage.

Car quand on n’a pas de gros moyens, même en ayant les deux pieds à Tahiti, on a l’impression d’être resté sur le palier.

Car oui, la Polynésie est une destination très chère. Faire ses courses à carrefour revient 3 fois plus cher qu’en métropole, d’ailleurs je n’ai jamais mangé autant de semoule et de pâtes. Pour découvrir Moorea, il existe heureusement un bateau qui fait la traversée plusieurs fois par jours à un tarif abordable. Tahiti n’étant pas l’île paradisiaque aux plages de sable blanc, cette solution est l’unique possibilité pour goûter au paradis. Pour aller plus loin, à Bora Bora par exemple, le tarif devient tout de suite beaucoup plus élevé et clairement pas à la portée de tous (et surtout pas à la portée d’une stagiaire). Difficile dans ce cas de découvrir les multiples facettes de l’archipel de la Société (et je ne vous parle même pas des autres archipels). Heureusement, comme tout travail mérite salaire (au moins un petit peu), j’ai pu vivre l’expérience d’un court séjour à Bora Bora puis à Tikehau dans des hôtels de luxe. J’ai eu un aperçu du paradis, j’entre dans un monde parallèle ou tout est luxe, nature et volupté.

En s’éloignant un peu des belles villas résidentielles et des hôtels de luxe, on peut facilement tomber sur des bidonvilles, bien présents autour de Papeete. Ils sont cachés, loin des yeux des touristes, mais ils sont bien là. L’alcool, la drogue, la violence et la pauvreté sont un véritable fléau et les polynésiens sont bien loin de vivre d’amour et d’eau fraîche, de la pêche et de noix de coco. Le paradis polynésien présente l’un des plus forts taux de suicide au monde, c’est une donnée qui résume bien l’état de détresse d’une bonne partie des insulaires.

Quel avenir pour les jeunes polynésiens ?

Je ne me fais pas trop de soucis pour les Popa’a, ceux qui vivent dans leur bulle paradisiaque et qui n’ont plus d’estime que pour eux. Oui, ça peut probablement faire monter au créneau certains qui ne se reconnaissent pas dans mon portrait du Popa’a. Pas de généralité bien sûr, mais si quand même. Des Popa’a avec un bon état d’esprit, je crois que j’ai réussi à en compter sur les doigts d’une main. Certains faisaient style que, mais concrètement non, pour rien au monde ils n’auraient embauché ou fait confiance à « un de ces feignant de polynésien ».

Je m’inquiète pour les polynésiens, ceux que l’on a dépossédés de leurs terres. C’est probablement simpliste, mais j’ai eu ce sentiment de voir ces gens vivre en marge de ce paradis qui n’est plus le leur. Bien sûr certains ont réussi leur carrière, ont même créé des empires à l’échelle de l’archipel et bien plus. Certains politiques polynésiens (la majorité d’ailleurs), participent pleinement au naufrage de la Polynésie tout en s’en mettant plein les poches. Alors oui, c’est vrai, ne remettons pas tout sur le dos des métropolitains. Mais ils sont si peu nombreux en comparaison aux autres, à ceux qui galèrent tous les jours et qui ne connaissent que la précarité et la bière Hinano.

Tahiti Bidonville Papeete

Bidonville à Tahiti (Pour retrouver la photo originale, c’est ici => http://tahiti2010.skyrock.com/)

Pendant mes six mois de stage, ma situation dans l’entreprise s’était nettement améliorée et l’on m’a même proposé de m’embaucher en CDI. Voilà, on m’a proposé un CDI à Tahiti, et j’ai immédiatement refusé. Pour rien au monde je n’aurais voulu vivre dans ce paradis qui pour beaucoup est devenu un enfer.

7 Commentaires
  • Ita Malka
    Posté à 17:46h, 21 octobre Répondre

    wahou!! comme d’habitude je t’ai lu d’une traite!! Et ce que tu racontes ne m’étonnes pas plus que ça malheureusement…C’est fou comme l’humain peut tout gâcher….Ton récit m’a fait penser à Paradis avant liquidation de Julien Blanc-Gras je ne sais pas si tu l’as lu? Je suis sûr que tu aimerais!

    • Mes_basques
      Posté à 20:37h, 22 octobre Répondre

      Non je ne connais pas ce livre, mais merci pour l’info je vais me renseigner, ça pourrait m’intéresser !
      Bises

  • fafa
    Posté à 23:33h, 21 octobre Répondre

    Ton témoignage est très intéressant. J’imagine que cette expérience a du te laisser un goût amère en repartant. Je n’aurai pas non plus accepté de bosser dans une telle ambiance même avec des cocotiers à portée de main. C’est toujours particulier de vivre dans un pays où le fossé entre les « riches » et le « peuple » est bien trop grand. Je le vis tous les jours en Afrique depuis quelques années, certaines situations sont vraiment embarrassantes, et effectivement le comportement de certains étrangers est à vomir (même entre expats!) tellement ils sont devenus imbus de leur personne. Ceci dit ici ce n’est pas une généralité, et tant mieux sinon je péterai un plomb…
    Je ne connaissais pas Tahiti sous cet angle la, pour moi Tahiti c’est les vacances point barre, du coup ton article tombait bien :)

    bises!

    • Mes_basques
      Posté à 20:36h, 22 octobre Répondre

      Merci Fafa !
      Oui, j’ai été plutôt déçue par le comportement des métropolitains, par les difficultés que traversent les polynésiens de souche, le chômage et le reste. Et puis il y a un sentiment dont je n’ai pas parlé, c’est un genre de syndrome de l’insularité…le sentiment de se sentir enfermé, perdu au milieu de l’océan. Bref, ça n’a pas été facile tous les jours !
      Mais à côté de tout ça, je garde quand même des souvenirs inoubliables de paysages de rêve, et des souvenirs uniques de nage au milieu des requins, de lagons turquoises et de cocotiers, d’une jungle hallucinante, de quelques rencontres. Je ne déconseille pas la destination, j’aimerais juste que les touristes sur place se rendent compte que derrière la carte postale il y a une réalité loin d’être idyllique…peut-être que ça pourrait participer au changement.

  • Marie
    Posté à 20:41h, 30 octobre Répondre

    Je ne savais pas qu’il était si cher de vivre en Polynésie. Je connais des autres pays avec de grandes disparités entre riches et pauvres comme la Thaïlande, mais de ce que tu dis dans l’article semble compliquée la vie à Tahiti. Merci pour cet post, il est très instructif.

    • Mes_basques
      Posté à 21:28h, 30 octobre Répondre

      Merci Marie pour ton commentaire. A priori, c’est assez classique sur des îles en général. J’ai un ami qui a vécu en Nouvelle Calédonie et qui a retrouvé beaucoup de concordance avec mon article !

  • Océalie
    Posté à 14:01h, 09 décembre Répondre

    Je viens de lire ton article que je trouve très intéressant. Effectivement, la Polynésie me fait vraiment rêver, mais comme partout, il peut y avoir de grosses déconvenues. J’avoue que j’ai du mal à croire que l’on puisse refuser CDI là-bas. :P Mais l’impression que tu as eu à ton arrivée de stage me fait penser à quasiment tous mes stages. La triste réalité, c’est que l’on est en général très mal accueilli, excepté, si on a de la chance, par la personne qui nous a recrutée. C’est hyper désagréable comme sensation, mais heureusement ça s’atténue au fil des jours ;)

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