temple karnak

04 mar Une année en Egypte au cœur des fouilles archéologiques

Il y a 13 ans déjà (le bon coup de vieux), je venais de poser mes valises dans une jolie petite chambre de style nubienne au sein du CFEETK, le Centre Franco-Egyptien d’Etude des Temples de Karnak. Le centre a la charge des travaux de recherche et de restauration dans l’enceinte du temple d’Amon-Rê à Karnak, le plus grand complexe religieux de toute l’antiquité.

J’étais alors toute jeune étudiante en Langues Etrangères Appliquées (anglais, allemand, arabe) et je venais d’atterrir dans la vallée du Nil en tant qu’accompagnante pour une année. A vrai dire, je n’étais pas spécialement attirée par l’Egypte à l’époque ni adepte d’archéologie, d’ailleurs je n’y connaissais pas grand-chose en égyptologie hormis ce que j’avais pu apprendre au collège… Mais heureusement, personne n’attendait de moi une quelconque expertise dans ce domaine. La fac de Toulouse était censée m’envoyer mes cours tous les mois, mais l’explosion de l’usine AZF quelques jours avant la rentrée avait quelque peu chamboulé l’organisation de l’université. J’en suis même venue à faire venir quelques cours par valise diplomatique pour essayer de sauver mon année, mais ça n’aura pas suffi.

Une année au centre franco égyptien de Karnak

J’étais déjà venue en décembre 2001, tâter le terrain, découvrir ce pays que je ne connaissais pas. J’y ai trouvé une Egypte magnifique, même si le 11/11 et la guerre en Afghanistan avaient apportées leurs lots de tensions. J’y ai aussi découvert la vie d’un centre de recherche en égyptologie, avec ses archéologues, ses tailleurs de pierres, ses photographes, ses architectes, ses dessinateurs et bien d’autres métiers encore. Rares étaient les repas pendant lesquels ils ne partageaient pas de nouvelles découvertes, c’était leur lot quotidien, et au vue de l’actualité à Karnak (38 objets de cultes découverts la semaine dernière parmi lesquels des statues, statuettes et objets précieux), c’est encore le cas aujourd’hui.

À l’époque, le centre appelé « el bet el faransawi » en arabe (la maison des français) était composée de plusieurs petites maisons à l’architecture nubienne traditionnelle qui dataient des années 60, entourées d’un beau jardin au bord du Nil. C’était le paradis, vraiment. On y entendait le chant du muezzin, les oiseaux piailler, le bruit des sabots des chevaux dans la rue, et le Nil qui filait sous nos yeux. En face, la montagne thébaine, la vallée des morts, le temple d’Hatchepsout, une rive que j’affectionne particulièrement et que j’adorais contempler, assise sur les escaliers qui mènent au fleuve.

Nous étions logés à 200 mètres du temps de Karnak. C’est là-bas que tous les matins, dès l’aube, les membres du centre et les nombreux ouvriers égyptiens se mettaient au travail. Certains fouillaient, d’autres restauraient, ou encore photographiaient les temples pour pouvoir les archiver, chacun sa tâche, pour une mission infinie. Car oui, à Karnak comme partout ailleurs en Egypte, ce qui a été découvert jusqu’à aujourd’hui est infime par rapport à tout ce qui se cache encore sous le sable, sous la roche, ou sous les habitations. Je me souviendrais toujours du temple de Douch, dans le désert lybique vers l’oasis de Kharga, dans lequel l’équipe en place (qui vivait sous tente) venait de découvrir un trésor inestimable. Et ces dunes de sable sur des kilomètres dont les ondulations inhabituelles nous laissent imaginer l’immense nécropole qui se cache dessous. Un travail de titan qui verra certainement des générations d’archéologues se succéder.

Moi j’avais trouvé ma place, mon utilité : je donnais des cours d’allemand aux archéologues, et traduisais des ouvrages égyptologiques en français. Car oui, les allemands ont beaucoup écrits sur les découvertes égyptologiques, mais tous les archéologues ne parlent pas allemand… je n’avais donc pas fait le déplacement pour rien et c’était bien agréable. Je prenais place tous les matins dans la salle des archives, au milieu de ces livres centenaires pour certains, face à l’entrée du temple de Karnak. Avant que Louxor et Karnak ne deviennent un musée à ciel ouvert, les chèvres côtoyaient les touristes et les taxis devant le temple, c’était un joyeux bordel.

Temple de Doush

Le temple de Douch dans le désert lybique, avec au loin les vestiges de la nécropole encore sous le sable.

Des souvenirs et le début d’une histoire avec l’Egypte

De cette année exceptionnelle, j’ai gardé plein de souvenirs. De très beaux souvenirs, et d’autres un peu plus difficiles. Parfois, j’avais l’impression de vivre dans un film, Indiana Jones dans les Aventuriers de l’Arche Perdu. J’avais une chance inouïe de pouvoir bénéficier de cette vie hors du temps, et du pass « magique », celui qui permet d’accéder à tous les lieux égyptologiques gratuitement et autant de fois que je voulais : temples, musées, tombes. À la vue de ce pass, les gardiens des lieux m’appelaient « doktora », moi la petite étudiante française qui était loin d’être docteur en quoi que ce soit…un petit plaisir personnel qui ne se renouvellera sans doute jamais (quelques années plus tard, c’est devenu « tour leadera », un peu moins classieux).

J’y ai rencontré Abdoul, Mohamed, Faiza, Soraya et bien d’autres, j’ai partagé leur quotidien et découvert leur mode de vie. J’ai passé un nouvel an mémorable avec l’équipe archéologique italienne qui travaillait sur les temples de la rive ouest avec les belges, entre autre. J’ai dit aurevoir aux américains qui ont été évacués en cours d’année, eux qui vivaient au quotidien en vase clos avec des snipers sur leur toit. Je suis tombée amoureuse du Sinaï et de ses montagnes roses. J’ai appris à connaître la bande des Ramsès et tous les autres. J’ai découvert Amon-Ré, Isis, Osiris et toute la clique. J’ai supporté les Khamsins au Caire, un vent chaud, sec et poussiéreux qui vient du désert. J’ai fêté l’Aïd el Kebir à Alexandrie, et l’Aïd el Fitr à Suez où on m’a jeté des cailloux jusqu’à ce que je parte m’enfermer à l’hôtel (française ou américaine, ça n’est pas écrit sur mon front). J’ai galopé sur des purs sangs arabe, moi qui avait peur des chevaux quand j’étais petite. J’ai dormi dans le désert blanc et dans le désert libyque, au coin du feu. J’ai nagé dans la mer rouge, j’y ai croisé un crocodile de mer et des poissons plus beaux les uns que les autres. J’étais là quand les égyptologues ont découvert une magnifique statue enfouie depuis des millénaires sous le sable de Karnak. J’ai pris 5 kilos car Abdoul notre cuistot était un vrai chef. J’ai mis les pieds dans le Nil et on m’a fait croire que j’allais choper la bilharziose. J’ai fait une croisière dans un bateau où il n’y avait que 6 touristes au lieu des 200 habituels (l’effet 11/11…). J’ai contemplé le soleil se coucher sur la montagne thébaine des centaines de fois. J’ai appris à m’engueuler en arabe égyptien, et c’était très efficace contre l’abus de bakchichs. J’ai bu de l’alcool frelaté, faute de mieux, et ça ne se reproduira jamais. Je me suis retrouvée nez à nez avec une énorme araignée bleue tachetée de noir et des scorpions dans ma salle de bain. J’ai vu un python enroulé autour des câbles d’un ordinateur du laboratoire de recherche. J’ai adoré perdre mes repères et en apprendre de nouveaux. J’ai définitivement pris goût au voyage. Et j’ai compris la valeur inestimable de la liberté d’expression.

Quatre ans plus tard, je suis retournée en Egypte. C’est Mohamed qui est venu me chercher à l’aéroport de Louxor. Mohamed, partenaire local du tour opérateur qui venait de m’embaucher était également employé au CFEETK, et ancien collègue de mon ex petit ami. Nous n’en croyons pas nos yeux. C’est lui qui m’avait fait découvrir le Désert Blanc et les oasis du désert lybique. Il m’a appris que le centre a été détruit pour dégager la vue de l’entrée du temple, ça m’a fendu le cœur, il ne me reste alors que mes souvenirs. Nous travaillerons ensemble pendant 5 ans, au rythme de mes aller-retour, jusqu’au printemps arabe.

Il y a 13 ans, j’ai atterri dans la vallée du Nil, un peu par hasard. S’il existe, le hasard a vraiment bien fait les choses.

centre franco egyptien karnak

Les anciennes maisons de type nubienne au CFEETK (photo argentique)

balade cheval louxor

Balade à cheval dans le désert sur la rive ouest de Louxor

Medinet Habou

Des ouvriers en train de travailler dans le temple de Medinet Habou sur la rive ouest de Louxor.

centre franco egyptien karnak

Fouilles et restaurations dans l’enceinte du temple de Karnak (Photo : CNRS/CFEETK)

Oasis Sinaï

Une petite oasis dans le Sinaï

bédouin desert egypte

Bédouin du désert arabique

Le fameux "pass magique" qui me permettait d'avoir accès à tous les sites.

Le fameux « pass magique » qui me permettait d’avoir accès à tous les sites.

 

 

2 Commentaires
  • fafa expat
    Posté à 01:04h, 05 mars Répondre

    Encore un joli recit qui m’a fait voyager! Par contre heu la grosse araignee et les scorpions dans la salle de bain ca me fait un peu moins rever hihi je prefere encore mes cafards africains pour le coup! :-p

    • Claire
      Posté à 10:13h, 05 mars Répondre

      Merci Fafa ! Oui, moi aussi je crois que je préfère les cafards ;-)

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