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23 jan Trier et prier : le crédo des coptes du Caire

Comme tous les matins, au Caire, pas besoin d’un réveil. Les cloisons sont fines et dès l’aube les milliers de mosquées chantent es-sobh, la première prière du jour (en décalage, sur un ton différent, avec le volume sonore maximum pour dépasser le son du muezzin voisin). La circulation reprend alors son cycle infernal. Voilà le Caire, Al-Qāhira, La Victorieuse, la plus grande ville d’Afrique et du Moyen-Orient avec ses seize million d’habitants, la dixième plus grande mégalopole du monde, une fourmilière géante. Pour moi, les pyramides ne sont presque qu’un détail dans cette ville à la fois incroyable et insupportable.

Ce matin, je me lève perplexe dans mon vieille hôtel du côté de la place Tahrir. J’ai rendez-vous avec Ali à 8h pétante. Il fait partie des 8 millions de coptes d’Egypte et son quotidien n’est pas toujours réjouissant à cause des nombreuses tensions inter-religieuses. Il a peur mais il n’a pas fui l’Egypte, pas encore. Ce matin, il m’a proposé de me montrer son quartier, sa maison, sa vie. Car Ali vit dans le quartier du Moqattam, au pied de la colline du monastère Saint-Simon, là où vivent également les quelques 15 000 chiffonniers du Caire.

Monastère Saint Simon : le refuge spirituel des coptes du Caire

Je ne prends pas mon appareil photo car je ne veux pas que ma venue soit interprétée comme du voyeurisme, je suis curieuse de connaître et surtout de comprendre son quotidien. Les souvenirs resteront dans ma tête.

À 8 heures, Ali m’emmène directement découvrir le monastère de Saint Simon qui abrite les sept églises et chapelles protégées par une série de grottes dans les collines. Je suis frappée par le site en lui-même, cette colline rocheuse qui se détache du reste de la ville, comme pour prendre de la hauteur, comme une forteresse imprenable. Des grottes en haut d’une colline, une double protection pour un peuple persécuté depuis des siècles. À l’heure où je viens il n’y a presque personne, tout est calme, on entend les oiseaux chanter. C’est apaisant. J’ai l’impression de jouer à « chat perché »,  un peu comme si c’était un promontoire sur lequel les coptes pourraient faire une pause, être intouchable.

Le quotidien des chiffonniers du Caire

Nous nous dirigeons ensuite au bas de la colline, chez les zaballines, les  chiffonniers du Caire, les éboueurs de la mégalopole. Ali, lui, a trouvé un travail dans le centre du Caire, mais son père, sa mère et quelques-uns de ses frères sont des chiffonniers comme la majorité des habitants du quartier. Beaucoup sont des coptes ou/et des Saïdis (habitants du Sud de l’Egypte) qui se sont attelés à cette tâche, à leur compte, en raison du manque d’organisation de la ville pour gérer les déchets. Au Caire, la pollution coûte beaucoup de vies humaines et alourdie le budget de la santé publique. Et ce n’est pas le parti Vert (dont le slogan est « Dieu, l’homme, l’environnement », tout un programme en Egypte…) qui changera la donne. L’immense déchetterie à ciel ouvert donne une vision apocalyptique : de petites carrioles tirées par des ânes déversent chaque matin et chaque soir des tonnes de poubelles dans cette décharge sauvage, dans laquelle les zaballines ne font pas que travailler mais habitent également. Au milieu des rats et des pigeons, les femmes et les enfants récupèrent les morceaux de fer, de carton, de papier, de tissu, de verre ou de plastique qui seront revendus ou recyclés. C’est ici que Sœur Emmanuelle a œuvré toute une partie de sa vie, et à première vu ça ressemble au chaos, ou à l’enfer.

Ali m’explique le fonctionnement du ramassage des ordures et le travail de trie : tout y est parfaitement bien organisé sous forme de petites entreprises et contrairement à ce que peuvent dire de nombreuses ONG, c’est une activité qui permet de vivre un peu au-dessus du revenu moyen égyptien. La misère a été troquée contre les problèmes sanitaires.

éboueurs le caire

Ali me fait découvrir l’appartement de sa famille. En montant les étages, la vue sur le quartier est ahurissante : le moindre recoin, le moindre bout de toit, tout est encombré d’ordures. Jusqu’en 2009, c’était le paradis des porcs, autre source de revenu importante pour les coptes du Moqattam avant qu’ils ne se fassent massacrer par centaines à coups de barres de fer et de produits chimiques en prévention contre la grippe A (les porcs n’étant pas les bienvenus en Egypte, l’occasion était trop belle pour ne pas la saisir).

Sur le palier, nous enlevons nos chaussures. Il ouvre la porte et je découvre un petit appartement, simple, propre, même parfaitement nickel. Comme si l’environnement extérieur les poussait à devenir maniaques. Sa mère m’accueille chaleureusement et m’offre un thé. Nous parlons de leur vie et de leurs difficultés. Ils m’expliquent que les autorités essaient de leur prendre leur travail en faisant appel à des firmes étrangères pour le ramassage des ordures. Ils veulent se battre pour conserver ce travail difficile mais qui leur permet de vivre, et non pas de survivre. Ils m’expliquent que surtout ils ont peur pour leurs vies, que les églises coptes ont toujours été brûlées mais jamais autant qu’aujourd’hui. Que leur famille restée au village n’ose plus sortir de chez elle sans kalachnikov.

Je savais déjà tout ça, j’écoute les infos. Mais les écouter, eux, me raconter leur histoire, me faire part de leurs peurs m’a une fois de plus donné le sentiment d’impuissance. Difficile de vivre dans un pays dans lequel les conflits inter-religieux, le manque de liberté rendent le quotidien incertain (vous voyez ce que je veux dire, hein…). Pour rappel, le 6 janvier 2010, à la sortie de la messe de Noël, un musulman a ouvert le feu, tuant six chrétiens. À Alexandrie, le 1er janvier 2011, l’explosion d’une bombe devant une église avait fait 21 morts et 79 blessés. Plusieurs mois après le départ de Moubarak, en octobre 2011, ils ont cette fois été écrasés par les chars du maréchal Tantaoui, faisant 23 morts et 174 blessés. En août 2013, une soixantaine d’églises ont été brûlées dans tout le pays. J’arrête ici la liste car elle s’allonge chaque année un peu plus.

Fin 2011, ils étaient 100 000 coptes à avoir quitté le pays à la suite de ces exactions. Et pourtant, je ne connais aucun égyptien musulman qui ait une quelconque animosité envers les coptes. Dans ces cas d’extrémisme, la majorité semble ne jamais l’emporter.

Ce matin-là, il y a 4 ans, j’ai découvert la vie d’Ali et de sa famille. Des égyptiens parmi d’autres : coptes, zaballines, habitants du quartier du Moqattam. Et je me demande ce qu’ils sont devenus aujourd’hui.

Coptes du Caire

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